Du bon usage du pluriel

Le mea culpa de Calvin

Nés dans l’esclavage du péché, enclins au mal, incapables par nous-mêmes de faire le bien (1)…

« Nous sommes enclins au mal et incapables de faire le bien », j’ai bien regardé, plusieurs fois le texte original du “réformateur” Jean Calvin et, pas de doute, c’est bien au pluriel que ce texte est écrit.

Parce que, c’est vrai, on aurait pu imaginer que Calvin, tyran théocrate exerçant à Genève, utilisait le nous de majesté, comme dans le célèbre – et probablement jamais prononcé – « tel est notre bon plaisir » ! Si c’était le cas, tout allait bien, Calvin se désignait lui-même dans cette vision pessimiste et semblait – louable sentiment – être tout à fait conscient de ses abus et de ses fautes.

Mais justement, non, il s’agit bien du pluriel, et pas du pluriel de majesté ! Et donc, c’est bien de nous, vous, moi, tous les autres, qu’il s’agit : nous sommes esclaves du péché, enclins au mal, incapables de faire le bien !

Personnellement, je dirais que, s’il n’y avait que Calvin pour affirmer cela, on pourrait se contenter de hausser les épaules et de continuer à agir comme les bonnes personnes que nous sommes.

Malheureusement, cet homme n’est pas n’importe qui, c’est Calvin ! Et nombreux sont ceux qui le considèrent comme un des pères de la Réforme, et qui donc suivent cette posture peu chrétienne de l’auto-flagellation.

Ceux qui écrivent et qui parlent

Et aujourd’hui, à entendre ou à lire certains auteurs, pasteurs, prédicateurs, journalistes et commentateurs, nous serions des égoïstes, préoccupés uniquement de notre confort et de notre réussite personnelle, nous serions obsédés par l’argent, le pouvoir et la violence ! Par exemple, ceci : « [nous voyons chaque jour] la médiocrité des comportements humains : recherche du pouvoir et de la domination, amour de la richesse, conformismes et sectarismes… ». Les exemples sont innombrables car, dans ce domaine, la créativité est immense.

Est-ce que les tenants de cette pratique pensent vraiment ce qu’ils disent ? Car enfin, s’il existe effectivement des personnes qui ont ce comportement condamnable, elles constituent une infime minorité parmi les 68 millions de Français que nous sommes. Alors, pourquoi cette attitude de fausse humilité ?

Et question complémentaire : ceux ou celles qui s’expriment ainsi ne parleraient-ils pas, en réalité, d’eux-mêmes en disant cela ? C’est vrai qu’on reproche souvent aux autres ses propres manquements, alors ces orateurs et auteurs se sentent peut-être eux-mêmes bien peu dignes d’estime, et annoncent donc d’une voix forte : « nous sommes des médiocres ».

Ou alors, ils ne font que répéter sans réfléchir des phrases convenues, qui n’engagent à rien, qui ne font ni chaud ni froid à ceux qui les entendent ou les lisent. En somme, cela ressemblerait à du « prêt-à-penser » de bas étage. Mais alors, pourquoi est-ce devenu, encore et toujours, une habitude, cet auto-dénigrement ? Est-ce de la modestie, avec l’arrière-pensée que « celui qui s’abaisse sera élevé » ? Est-ce une pratique courante chez les chrétiens, voire chez les protestants, que celle qui consiste à mélanger une grande quantité d’auto-satisfaction à une pincée d’humilité – mais ce n’est alors rien d’autre qu’une forme d’orgueil…

Un péché contre l’espérance

Alors, pourquoi ce pluriel ? Pourquoi ce « nous » collectif ? Surtout pour déverser autant de pensées négatives !

Il est vrai, beaucoup de prières adressées à Dieu se placent dans une posture collective : « notre Dieu, notre Père, donne-nous notre pain, etc. » C’est bien. D’ailleurs, en enseignant le Notre Père, Jésus signifiait peut-être ainsi à ses disciples qu’ils pouvaient s’adresser à Dieu sur un ton collectif. C’est bien, mais tout à fait déplacé quand il s’agit de dénigrer et de rabaisser les femmes et les hommes que nous sommes.

Dénigrer l’homme, le rabaisser, tenter de convaincre chacun de sa médiocrité perpétuelle, il me semble que c’est pécher contre l’espérance. Comment ne pas en prendre conscience ?

Gilles Carbonell

(1) texte complet ici

5 réflexions sur “Du bon usage du pluriel”

  1. La position de Calvin n’a rien d’original, c’était déjà celle des auteurs de la Genèse. Ces réflexions étaient cependant basées sur l’observation et l’intuition, alors que de nos jours, ce sont les sciences qui nous amènent irréfutablement à la même conclusion.

    Notez bien que faire le mal ne procède pas nécessairement d’une intention. A titre d’exemple, personne n’a décidé de déclencher le réchauffement climatique. Et pourtant chacun de nous y contribue à son corps défendant, simplement parce que notre nature nous enferme dans ce piège – comme dans bien d’autres.

    Là encore, les auteurs de la Genèse avaient bien compris le problème : ce n’est qu’à la fin de chacun des jours de la Création que “Dieu vit que cela était bon”, et pas avant d’agir ! Or, Dieu a créé l’Homme à son image, à ceci près qu’il ne nous avait pas même pas doté initialement de la faculté de discerner le bien et le mal. Que de malheureux handicaps !

    • Merci de votre commentaire.
      Bien entendu, vous aurez compris que je ne suis aucunement d’accord avec cette vision horriblement pessimiste (donc peu chrétienne) de l’être humain vu par Calvin.
      Non plus qu’avec les mea culpa proférés sans arrêt par des auteurs et orateurs prenant plaisir à l’autoflagellation collective.

  2. Tout à fait d’accord.
    Je ne “récite” plus le “Je confesse à Dieu” d’entrée de jeu à la messe dominicale.
    En plus il faut demander aux anges de prier pour nous.

  3. Pour avoir ré-entendu, dimanche 3 Septembre, avec un grand malaise intérieur, à l’Assemblée du Désert de Mialet la confession des péchés de Calvin in extenso, je vous remercie de votre analyse qui va tout à fait dans le sens d’une espérance à laquelle je crois et dont le monde a aujourd’hui besoin. Le mythe de la Genèse et de l’arbre de la connaissance du bien et du mal n’est pas à interpréter dans un passé lointain ni à l’origine des malheurs héréditaires des humains. Mais cet arbre est planté chaque matin dans notre jardin intérieur. Chaque jour nous avons à décider si nous désirons le fruit de la toute puissance pour devenir comme Dieu ou si nous lui demandons de nous aider à discerner et à choisir le bien et la vie, plutôt que le malheur et la mort. Cette liberté de choix éthique et spirituel, nous est donnée dès notre petite enfance, elle est même inscrite dans notre cerveau, comme le découvre aujourd’hui les neurosciences. La vision si pessimiste héritée de Platon plutôt que de Jésus, prônée par Calvin et les premiers Réformateurs pour lutter contre la théologie de la rétribution, dévoyée par l’Eglise, n’est plus celle des humains du XXIè siècle. Merci de l’exprimer à haute voix même si cette liberté implique un discernement et un refus de contribuer au mal, que nous avons, chaque jour, à nous rappeler et à nous faire pardonner…

    • Merci. Pour ma part, j’ai cessé d’aller à l’Assemblée du Désert justement à cause de l’ambiance fondamentaliste qui y règne. Tout à fait d’accord avec votre point de vue sur l’espérance et sur la conscience du bien et du mal que tout un chacun devrait avoir. Des commentaires comme le vôtre donnent confiance et courage. Merci encore.

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