Trouver la trace de Dieu

Exode chapitre 33

20 L’Éternel dit : « Tu ne saurais voir ma face ; car nul homme ne peut me voir et vivre.

21 Voici une place auprès de moi : tu te tiendras sur le rocher.

22 Puis lorsque passera ma gloire, je te cacherai dans la cavité du roc, et je t’abriterai avec ma main jusqu’à ce que je sois passé.

23 Et je retirerai ma main, et tu me verras par-derrière ; mais ma face ne peut être vue ».

Temps 1 : tu ne verras pas ma face, seulement ma trace

Ce passage, c’est la réponse de Dieu à la demande de Moïse de le rencontrer en face à face, et sans intermédiaire.

Moïse a toujours été un serviteur fidèle, et obéissant à Dieu. Il a juste formulé deux demandes :

Connaître le nom de Dieu, pour le communiquer aux israélites, afin que le peuple le croie et le suive. Là, il a obtenu une réponse assez énigmatique, pour nous et pour tous ceux qui l’ont disséquée et commentée :

« Je suis qui je suis » et « Je suis qui je serai ».

Même quand on manie un peu l’hébreu ancien, et qu’on sait qu’il n’existe que deux temps dans cette langue : l’accompli et l’inaccompli, on n’est pas toujours plus avancé dans la compréhension.

La deuxième demande, celle de voir la face de Dieu, elle reçoit une réponse nette, sans appel mais négative, comme on vient de la lire au chapitre 33.

Réponse négative mais, quand même, avec une ouverture, une sorte de concession : « Tu me verras… par-derrière ».

Pour ma part, je crois que Moïse demandait à connaître la vérité de l’existence de Dieu, d’une façon analogue à celle de la connaissance d’un individu identifiable.

Moïse désirait pénétrer l’essence divine, se trouver en osmose, presque sur le même plan que Dieu.

Et le rabbin Maïmonide dira, au XIIème siècle, qu’il s’agit d’une demande « impossible, pour toute créature dont l’âme est liée à un corps ».

Mais si l’on reprend l’image de la connaissance d’un individu identifiable, dont on ne verrait que le corps et les vêtements, alors on comprend la réponse :

« tu me verras de dos mais ma face est invisible ».

La connaissance de Dieu est impossible, et l’homme peut seulement aller sur sa trace. Il ne peut le rencontrer autrement.

Maïmonide reprend cette réponse, dans le Guide des égarés :

« Tu verras ma trace mais mon visage ne peut être vu ».

Temps 2 : qu’est-ce que la trace de Dieu ?

Alors, puisque tous ici présents, nous sommes liés à un corps, et que la connaissance de l’essence divine nous est inaccessible (comme à Moïse), il ne nous reste plus qu’à chercher, encore et encore, la trace de la présence de Dieu.

Et surtout à nous demander de quelle trace il peut s’agir ? pour l’homme, pour l’humain ?

C’est une quête incessante et parfois difficile mais, pour ma part, j’ai cru lui trouver une réponse dans deux autres livres de la Bible, le livre de la Genèse et le livre de Job.

Genèse chapitre 1

27 Dieu créa l’homme à son image, c’est à l’image de Dieu qu’il les créa. Mâle et femelle il les créa.

29 Voici, je vous donne toute l’herbe portant de la semence et qui est à la surface de la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d’arbre et portant de la semence ; ce sera votre nourriture…

30 Le soir se fit, puis le matin. Ce fut le sixième jour.

Genèse chapitre 2

1 Ainsi furent terminés les cieux et la terre Dieu avait achevé le septième jour l’œuvre faite par lui et il se reposa.

Nous avons ici un récit évidemment mythique de la création, et l’humain, qui y est présenté mâle et femelle, n’est pas identifiable avec un nom et un prénom.

Pourtant l’expression « créé à son image » nous interroge, et nous amène à la question : sommes-nous à l’image de Dieu ?

Oui, d’un certain point de vue. Oui : si je vous présente une photo de moi, c’est mon image, mais ce n’est pas moi. Une image d’homme (ou de femme) est une représentation, de cet homme ou de cette femme, mais elle n’est pas cet homme ni cette femme dans toute leur complexité.

Donc, nous pouvons dire que nous sommes « à l’image de Dieu ».

Mais revenons à notre quête : la trace de Dieu. De quelle trace s’agit-il ?

À sa création, comme nous venons de le lire, l’humain ne trouve que les cieux, la terre et tout ce qui s’y trouve. C’est déjà beaucoup ! C’est une énorme trace, peut-être celle qui a fait dire à Spinoza que

« Dieu c’est la nature ».

Mais, si Dieu c’est la nature, pourquoi ne pas chercher dans d’autres livres de la Bible, des textes qui parlent de la trace de Dieu, lors de son passage.

C’est ainsi que je suis un peu tombée à la renverse en lisant la fin du livre de Job.

À cet endroit, Job, qui a été défait de toutes ses possessions, sa famille et même sa santé, Job, qui a reçu des conseils, des observations de ses soi-disant bons amis, Job qui a tout perdu sauf la vie, eh bien il s’adresse à Dieu avec véhémence.

Job demande des comptes à Dieu sur son malheur, qu’il estime immérité.

Voici la réponse, sidérante quand on la lit pour la première fois. Réponse sidérante mais réponse qui parle de la trace du passage de Dieu :

Job chapitre 38

01 Le Seigneur s’adressa à Job du milieu de la tempête et dit :

[…]

04 Où étais-tu quand j’ai fondé la terre ? Indique-le, si tu possèdes la science !

05 Qui en a fixé les mesures ? Le sais-tu ? Qui sur elle a tendu le cordeau ?

[…]

08 Qui donc a retenu la mer avec des portes, quand elle jaillit du sein primordial 

[…]

16 Es-tu parvenu jusqu’aux sources de la mer, as-tu circulé au fond de l’abîme ?

17 Les portes de la mort se sont-elles montrées à toi, les as-tu vues, les portes de l’ombre de mort ?

18 As-tu réfléchi à l’immensité de la terre ? Raconte, si tu sais tout cela !

19 Quel chemin mène à la demeure de la lumière, et l’obscurité, quel est son lieu,

[…]

24 Par quel chemin se diffuse la lumière ? par où le vent d’est se répand-il sur terre ?

Ce ne sont que des extraits, parce que ce chapitre 38 entre aussi dans tous les détails de la vie terrestre et humaine. Nous en avons lu seulement des extraits, mais je vous invite à le lire en entier, un de ces jours.

À cette lecture, on se dit que Job était bien imprudent, et même impudent, d’oser demander des comptes à Dieu, et que celui-ci le ramenait tout simplement à sa condition d’homme.

Envoi : et pour nous aujourd’hui ?

Et pour nous, aujourd’hui, la trace de Dieu, quelle trace ?

Nous qui sortons de chez nous, toujours masqués, pour d’indiscutables motifs de bon sens, quelle trace de Dieu ? Nous qui ne voyons de notre semblable, notre frère, qu’un visage caché, quelle trace de Dieu ?

Eh bien, je ne crois pas que nous soyons voués, condamnés à ne plus voir que les traces de ce que furent nos relations de jadis, nos relations démuselées de jadis, la trace de nos amours, de nos relations, de nos actions communes, de nos tendresses.

Comme il nous est difficile, parfois, de vivre sans la manifestation, donnée et reçue, de nos amitiés, de nos amours !

Nous aussi, nous vivons avec la trace de ce qui fut, la trace de ceux qui sont partis de l’autre côté du miroir, mais qui sont là, présents dans l’intimité de nos cœurs.

Mais la trace du passage de Dieu dans sa vie ? Chacun l’a peut-être vécue ?

Quand j’y pense, une de ces traces s’est révélée, peut-être, de façon tangible, lors du premier confinement, vous savez, celui où tout mouvement vers l’extérieur était chichement mesuré, cadré, celui où toute activité économique, mécanique, culturelle, cultuelle, récurrente était supprimée.

Gilles et moi nous habitons au milieu des champs et des bois, et ce fut, à cette période, un silence inhabituel qui nous surprit, nous déconcerta parfois. Il nous fut donné, et à vous peut-être aussi, de percevoir quelque chose, quelque chose mais quoi ? la trace ?

La trace de la création peut-être, le bruit de la terre, et de tout ce qui se meut à sa surface ?

Bruit presque inquiétant, par son inhabitude et ses vibrations à bas bruit.

Le son subtil du silence, comme l’a ressenti Elie, mais bruit des végétaux, et de tout ce qui vit, bruit constant et varié tout au long de la journée, « bruit de la terre qui s’endort doucement », comme l’a chanté Jacques Brel.

Présence furtive, mais pas évanescente, ni disparue.

Présence de la création ? de la trace de Dieu ? à chacun d’en convenir, ou non.

Devant ces subtilités, qui ne peuvent être que personnelles, je me hasarde à faire un pas de côté et à vous lire un poème indien, dont vous pourrez peut-être vous approprier la délicatesse et la juste sensibilité.

Il y est question de la présence de la Vie donnée, créée, magnifiée, sous la plume de Vimala Takkar, poétesse indienne :

La Vie Universelle

Je ne suis ni homme ni femme, je suis la vie respirant en eux,
Je ne suis ni matière ni esprit mais la vie pulsant dans les deux,
Je ne suis ni naissance ni mort, je suis la vie vivant en elles,
Je ne suis ni vérité ni erreur, mais la vie derrière les deux,
Je ne suis ni lumière ni ombre, je suis la vie dansant en elles,
Je ne suis ni temps ni espace, mais la vie jouant avec eux,
Je suis ici, là, partout, je suis la vie de l’univers.

Plusieurs siècles auparavant, Jésus, dans l’évangile de Jean, avait proclamé :

« Je suis la vérité et la vie ».

Ce sera ma réponse, pour aujourd’hui, à cette quête de la trace du passage de Dieu, en nous et sur la création toute entière.

Amen.

4 réflexions sur “Trouver la trace de Dieu”

  1. Chère Marie, j’ai relu avec bonheur ces mots évoquant la recherche de la trace de Dieu, ils apportent des « traces  » de réponses et la paix du coeur.
    Sois bénie.
    A bientôt la joie de t’entendre â nouveau.

  2. Bonjour Anne-Marie. Merci pour ta méditation « Trouver la trace de Dieu ». Quelques réflexions qui me viennent à l’esprit:
    Peut-on ressentir la Présence de Dieu? Peut-être selon ce qu’on appelle Dieu. Il me semble qu’une promenade lors du confinement; dont tu évoques le souvenir, t’a laissé cette impression,: peut-être le « sentiment océanique », notion psychologique ou spirituelle formulée par Romain Rolland, influencé par Spinoza, et qui se rapporte à l’impression de se ressentir en unité avec l’univers, même hors de toute croyance religieuse. Sinon, Dieu laisse-t-il une trace de son passage, qui ensuite s’efface, comme s’efface la figure de l’inconnu qui partage le pain avec les deux disciples sur le chemin d’Emmaüs? Peut-être. Mais dans ce récit de Luc, récit édificateur, il ne s’agit pas de ressentir Dieu (bien que les deux disciples, après coup, se souviennent qu’ils avaient « le coeur brûlant » quand l’inconnu leur parlait! Sur le moment , ils ne l’ont pas ressenti comme trace de la présence divine !) Donc il ne s’agit pas ici de sentir la Présence de Dieu, mais de montrer comment Jésus/ plutôt le Christ, sera désormais présent,1) à travers la lecture expliquée des Ecritures, 2) dans le partage d’un repas avec nos frères humains ( compris, soit dans le cadre liturgique de la « Sainte Cène », soit plus généralement dans la vie quotidienne, dans la rencontre).Mais ceci n’empêche pas cela! Et chacun « voit » ou non « la Présence de Dieu » selon la conception qu’il en a, et les êtres limités que nous sommes peuvent continuer de s’écharper à ce sujet . (Quant à commenter le sens de l’expression « l’humain est fait à l’image de Dieu » , si on fait du « mauvais esprit » on peut en tirer les pires conséquences! ) Encore merci Anne-Marie.

  3. Quand on ne peut pas connaître quelqu’un, c’est déjà pas mal qu’il nous laisse une trace ?!…
    Merci de nous avoir aidé à voir le verre à moitié plein !

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