Sauveur ou sauveteur ?

Le Christ, sauveur ou sauveteur ?

Pour déjouer la surveillance policière, les premiers chrétiens dessinaient dans la poussière la silhouette d’un poisson. Comme on le sait, ce signe de ralliement était en fait un sigle : Ikhthus (le poisson en grec) pour Ièsous KHristos THéou Uios Sôter : Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur.

Les deux premiers titres décernés ici à Jésus sont bien connus. Il est le Christ : KHristos en grec, Mâchiah (messie) en hébreu : celui qui a été oint, consacré par l’onction divine. Il est le Fils de Dieu (Luc 1,32 ; 22, 67 et 70 ; Jean 10, 36 etc.). En revanche, en quel sens Jésus peut-il être qualifié de « sauveur » ? Le terme est souvent repris dans le Nouveau Testament. Dans la nuit de Noël, les anges annoncent aux bergers : « Il  vous est né aujourd’hui dans la ville de David un Sauveur qui est le Christ Seigneur ». Et les Samaritains, enthousiasmés par la parole de Jésus, déclarent : « Il est vraiment le sauveur du monde ». Le titre de sauveur abonde aussi dans les Actes des apôtres (Ac 5, 31 ; 13,23 etc.) et dans les épîtres attribuées à Paul (Philippiens 3, 20 ;  I Timothée 1,1 ; 2, 3 ; 4, 10 ; Tite 1,3 ; 1,4 ; 2,10, etc.)

Sauvé, mais de quoi ?

Mais qu’est-ce à dire exactement ? Qu’a-t-on en tête, dans la prière ou la réflexion, quand on qualifie le Christ de sauveur ? Dans le langage courant, sauver, c’est arracher à un grave danger, par exemple une maladie mortelle : « Le malade est sauvé ».

Mais sauver, c’est aussi empêcher la destruction ou la perte de quelque chose de précieux ,au propre comme au figuré. Par exemple « On a pu sauver des flammes ce tableau », ou « Ce qui sauve le film, ce sont les dialogues ».

Selon laquelle de ces acceptions le Christ peut-il être qualifié de sauveur ?

Le malentendu, la dérive religieuse magique vient sans doute de ce que l’on fait du Christ un sauveteur et non un sauveur ! Or, un sauveteur opère un sauvetage, et un sauveur opère le salut.

La religion populaire prie pour être préservée des dangers de la vie (la maladie, l’échec, la mort…), voire du superlatif danger selon certains discours religieux : la damnation éternelle !

Mais le salut que nous annonce le Christ sauveur est tout autre chose qu’un sauvetage – même hors du gouffre brûlant de l’enfer !

Il est significatif que souvent, lorsqu’il guérit un malade, Jésus ne lui dit pas : « Tu es guéri », mais « Tu es sauvé ». Parfois même « Ta foi t’a sauvé ». Il ne se contente pas de remettre son corps en bon état, mais il le fait accéder à une vie nouvelle plus belle. Sans doute ce que Jean appelle « la vie éternelle » : une vie heureuse en Dieu, dès ici-bas. (Jean 3, 16 et al.)

Non, décidément, Jésus n’est pas un sauveteur qui arrache au danger ou à la maladie, mais un sauveur qui fait accéder à une vie plus épanouie. Et les dérives magiques de la religion populaire viennent peut-être de la confusion entre les deux termes.

Serveur ou serviteur

Par esprit de symétrie, on aurait envie de trouver la même relation entre sauveur et sauveteur qu’entre serveur et serviteur ; mais les plus belles avenues inversent parfois le sens de la trajectoire !

Dans un bar ou un restaurant, un serveur a un rôle de service qui n’implique pas une relation particulière avec les consommateurs. En revanche un serviteur est en relation de dépendance à l’égard de son maître (patron, employeur, etc.).

Comme le serveur, le sauveteur est désigné par sa seule mission (de service ou de sauvetage), alors que le sauveur comme le serviteur se définit par sa relation aux humains. Et la merveille des merveilles, c’est que le Christ se fait le sauveur de l’humanité en étant son serviteur.

Bien loin d’apporter le salut comme un grand seigneur glisse une aumône dans la main d’un de ses manants, c’est en se faisant le plus humble serviteur « obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix » qu’il apporte le salut d’une vie renouvelée : insondable et sublime paradoxe de l’incarnation !

Michel Barlow

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