Pédophilie, que savons-nous de son origine ?

Les chiffres publiés par la Commission Indépendante sur les Abus Sexuels dans l’Église (la CIASE) ont engendré une vive inquiétude.

Assurément il ne faut pas en rester à la sidération, ni laisser libre cours à la colère ou l’indignation.

Ni la colère ni le mépris ne permettront de déceler un éventuel futur passage à l’acte.

Comprendre et non pas incriminer

N’en doutons pas, incriminer violemment un auteur de pédophilie est compréhensible, s’agissant de violences faites à enfants, mais c’est une perte de temps.

Il est plus constructif de chercher à reconnaitre le fonctionnement de ces personnes. Cela permettra de prévenir, d’anticiper et donc d’empêcher les actes vers lesquels elles cheminent.

Comment risque-t-on de devenir pédophile ?

Freud, en 1905, spécifiait bien que les pratiques pédophiles, dans la grande majorité des cas, ne relevaient pas d’une forme pathologique particulière, mais qu’elles pouvaient se rencontrer chez de nombreux sujets qui n’étaient pas différents des sujets normaux. En revanche, il estimait que certaines catégories professionnelles étaient particulièrement enclines à cette perversion, du fait même des « facilités qui leur sont offertes ». Il citait « les maîtres d’écoles et les surveillants ».

Alors, comment le devient-on ?

Tout d’abord, il faut répondre que cela n’a rien à voir avec la privation sexuelle. Bon nombre de pédophiles « laïcs » sont mariés et ont une vie sexuelle avec un autre adulte.

Et d’autre part, contrairement à ce que l’on entend trop souvent, les adultes pédophiles n’ont pas nécessairement été des enfants jadis abusés de la même manière dans leur enfance.

Finalement, la pédophilie n’est pas le fait d’une structure mentale particulière. Elle correspond à un agir-violent sexuel. Et, à l’âge adulte, le pédophile utilisera cet agir-violent (même si aucune brutalité directe n’est infligée aux victimes) dans le but de protéger son narcissisme « blessé » à l’origine.

(Qu’appelle-t-on « narcissisme » ? Le terme peut aussi bien désigner l‘estime de soi, qui s’équilibre dans celle d’autrui, qu’une confiance en soi excessive, confinant à l’égocentrisme, c’est-à-dire non compensée par une considération d’autrui désintéressée).

La dépression primaire chez l’enfant

Le monde de la psychanalyse considère vraisemblable l’hypothèse d’une « dépression primaire » dans l’enfance du pédophile, ce qui amène à penser que c’est la problématique maternelle qui domine l’organisation de ces personnalités.

(N.B. : Il ne s’agit pas ici d’entendre le mot « dépression » tel qu’on l’utilise fréquemment, pleurs fréquents, idées noires, insomnies anxiogènes. La « dépression primaire » ne se confond pas avec cette dépression « familière »).

Il faut savoir que, dans les tout premiers temps de la vie, l’Autre est considéré par le tout-petit comme identique à soi, comme « étant soi ».

On peut alors comprendre le traumatisme que représente plus tard la perception de la différence des sexes qui, pour l’enfant mâle, place la mère dans une altérité radicale. Une telle perception risque de déclencher une angoisse panique, une peur de voir s’effondrer les idéaux du Moi.

Et les psychanalystes montrent que certains enfants répondent simplement à cette question par le déni de l’altérité : « l’Autre est aussi Moi, et Moi je suis aussi l’Autre, la différenciation n’existe pas ». Vision erronée bien sûr.

D’où vient cette vision erronée ?

Une réponse inadéquate de la mère

La mère d’un pédophile, neuf fois sur dix, a été une mère durablement dépressive, et aucun relais n’a été pris à ce moment-là par un autre adulte, père, autre parent ou toute autre personne proche.

On dit que cet enfant aura eu dans son enfance un état durable dans lequel :

  • son environnement familial, parental, ne lui aura pas permis de reconnaître ses émotions comme étant les siennes, comme étant lui,
  • et ce même environnement ne lui aura pas non plus permis de bien vivre le fait que les autres soient autres que lui .

C’est ce qu’on appelle la dépression primaire de l’enfant.

Ces enfants « endommagés » grandissent tout à fait normalement, ils ne sont déficients ni intellectuellement, ni socialement, ils décrochent des diplômes, s’engagent professionnellement ….

Mais plus tard, un basculement grave peut s’opérer si, dans leurs vies, ils rencontrent quelque chose qui va leur donner l’impression très forte de leur parler d’eux.

Le déclencheur à l’âge adulte

Ce « quelque chose » peut être de différentes natures.

Le rapport de la CIASE traite, comme son nom l’indique, des abus sexuels dans l’Église, traduisons « dans l’Église catholique romaine ». Essayons alors de voir quelles spécificités font que cette mouvance est au premier rang de la pédocriminalité (après le milieu familial, certes, mais le milieu familial n’est pas un grand corps organisé et hiérarchisé comme l’est l’Institution catholique).

Qu’est-ce à dire ? Est-ce que Dieu serait cette étape déclenchante qui ferait d’un enfant à la personnalité perturbée un délinquant sexuel ? Dieu, ou l’Église ?

Une société fermée et étanche

L’Église romaine en tant qu’institution est plutôt une société fermée, hiérarchisée, constituée de célibataires masculins, avec son éthique, sa police, sa justice, sa conception du péché et de la faute, ainsi que le droit autoproclamé de condamner comme d’absoudre les comportements.

Dans cette société, un certain nombre de principes séculaires ont force de loi :

  • nous sommes tous frères
  • un prêtre est un personnage sacré, à part, saint
  • les laïcs doivent vous appeler « mon père »
  • mais quand on dit « notre père », il s’agit de Dieu
  • Jésus-Christ est aussi notre frère, mais il est aussi Dieu, donc notre père
  • sa mère est Marie mais elle est vierge
  • Dieu est amour mais il faut sans cesse lui demander pardon pour échapper à la punition
  • etc.

Attention, il n’est pas dans notre propos de juger – et encore moins de condamner – cette doctrine, chacun peut avoir son opinion sur ce point. Il est juste question d’imaginer le foisonnement peu compréhensible, la confusion peut-être, où va se trouver un jeune homme, peut-être futur prêtre, si celui-ci a un esprit « endommagé » comme on vient de le voir.

Pour ceux qui sont restés avec les conséquences psychiques d’une dépression primaire, vivre le Dieu des évangiles et des textes pauliniens va être à la fois une expérience trop fortement compensatrice et traumatisante.

Une expérience compensatrice

Les évangiles – et en général le nouveau testament – présentent en théorie un Dieu-Amour, mais surtout un Dieu qui s’adresse à l’homme, qui le regarde et le désigne : « tu es toi devant Moi », « Tu es mon fils très aimé. C’est toi que j’ai choisi avec joie. », « nous sommes un, moi en eux et toi en moi ».

Le « Tout-Autre » (ce terme est fréquemment employé pour désigner la divinité, mais il n’est évidemment pas neutre) est souvent présenté comme Celui qui parle à l’homme de lui, Celui qui lui dit qu’Il le connaît, qu’Il est son origine, qu’Il l’a créé à son image.

Il est ainsi à l’homme « plus intime que l’intime de soi-même » (Augustin d’Hippone) ou, comme le dit le Coran, « plus près de lui que sa veine jugulaire ».

On comprend alors facilement que, dans les séminaires, ceux qui ont été marqués jadis par une dépression primaire, vont avoir du mal à se différencier, voire se distancier, de ce « Tout-Autre-Si-Proche ».

Une expérience traumatisante

Et de plus, ce Dieu qui s’approche tellement de moi, est-il vraiment un Dieu-Amour ?

Ou au contraire, la prédication romaine met-elle l’accent sur un Dieu vengeur, justicier, tout-puissant.

Un Dieu inquiétant. Un Dieu qui sait tout et qui n’accorde son pardon que sous condition d’une reconnaissance éperdue de ses fautes et d’une soumission à ses « représentants sur terre ».

Cette prise de conscience, les religieux pédophiles en parlent parfois. Et elle est d’une grande intensité. Elle fait remonter, consciemment ou inconsciemment, des expériences infantiles de terreur.

Des souvenirs de l’impossibilité de bien distinguer ce qui est soi de ce qui est l’autre. Un Autre menaçant. Surtout si cet autre est une femme.

L’individu exprimera que cette découverte de son Dieu, si belle un temps, s’accompagne désormais de terreurs, de cauchemars …

Et cette découverte, il voudra la revivre mais de façon non-angoissante, sous la forme d’un enfant, un autre lui-même, qui ne le menace pas.

Des conséquences qui peuvent être ravageuses

Le déni de la souffrance de l’enfant

Dans ces conditions, pour un pédophile, il est inimaginable que l’enfant souffre, qu’il vive mal les désirs de l’adulte, que les désirs de l’adulte ne soient pas les siens et lui soient imposés.

Ce ne sera jamais concevable et jamais, consciemment, il ne voudra lui infliger la moindre souffrance.

Voyons quelques phrases recueillies en cabinet psychiatrique / psychanalytique :

(N.B. : ces exemples peuvent être difficiles à entendre et à lire, mais ils permettent de mieux comprendre ce qui se joue)

L’enfant est comme moi

  • « l’enfant est comme moi »,
  • « nous sommes très loin des autres »,
  • « l’enfant est le beau prolongement de moi »,
  • « avec l’enfant je vis sans ces terreurs nocturnes de mon enfance, et les mots sont trop faibles pour décrire cette expérience sans comparaison, d’ailleurs personne ne peut la comprendre en dehors de nous, même le mot « nous » est en trop »,
  • « l’enfant, lui, me comprend et ne me menacera jamais, tellement il est l’écho de la douceur que j’ai en moi »,
  • « l’enfant m’appartient pour toujours et sans contrainte car nous nous connaissons si bien »,
  • « comment vous parler, Madame, de tout ce que je perçois de moi en lui ? Seul mon corps à son contact me dit que je suis bien lui, qu’il est bien moi ».

En conclusion provisoire

Il n’y a pas de fatalité …

Il faut absolument éviter de suggérer que toute personne ayant eu, dans sa petite enfance, une image parentale dépressive et absente, et faisant plus tard la connaissance d’une mystique transcendantale, va irrémédiablement développer des tendances pédophiles. Avec passage à l’acte le plus souvent.

La relation « parent dépressif – pédophilie » n’est pas interchangeable : les pédophiles ont souvent cet historique de dépression primaire de l’enfance, mais tous ceux qui ont cet historique ne deviennent pas forcément pédophiles.

Et certes, il ne suffit pas de détecter les personnes à risque et de les écarter de la prêtrise. Il faut aussi que ces personnes puissent être accompagnées par des professionnels, indépendants bien sûr de l’Église romaine.

… mais une doctrine qui pose question

Augustin d’Hippone, autrement appelé Saint-Augustin, a inventé la doctrine du péché originel, selon laquelle l’homme est mauvais par nature et que cette nature mauvaise est transmise aux générations par les relations sexuelles. Les implications de cette posture au cours des siècles sont immenses.

Toute doctrine a le droit d’exister. Mais, quand elle induit une construction théologique d’une complexité telle que même un esprit équilibré a du mal à s’y retrouver, on devrait être prudent avec des personnalités plus fragiles.

Une réponse à “Pédophilie, que savons-nous de son origine ?”

  1. On ne parle jamais de nos rois de notre belle France, qui engageaient une cohorte de pages, jeunes ados si possible beaux…. Peu de documents sur la question?

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