La piété sanguinolente

On a parfois désigné sous ce vocable un peu choquant l’idée également choquante que Dieu aurait envoyé son fils Jésus-Christ pour qu’il soit crucifié et qu’ainsi il rachèterait les péchés des hommes.

Le sacrifice substitutif de la croix

(Cet article est tiré du livre "Une bonne Foi pour toutes" publié aux Éditions La Barre Franche.)

Les évangiles ne mentionnent la croix qu’en relation avec la résurrection (1). Le message chrétien, finalement, est résumé par l’affirmation que celui que Dieu a ressuscité n’était pas l’empereur, un roi ou un grand et puissant personnage, mais un misérable crucifié.

Les protestants mettent dans les temples une croix vide. Ils signifient que contempler une croix portant un crucifié porte au dolorisme, et à l’idée fausse que Dieu aime voir souffrir les hommes. De plus, on ne trouve des croix dans les temples protestants que depuis le XIXème siècle. Le seul objet symbolique qui ne peut pas ne pas se trouver dans un temple, c’est une Bible.

La croix est un symbole universel, une sorte de signe de ralliement et d’identification de la chrétienté. Il faut noter qu’elle n’a pas été ce signe symbolique dès la crucifixion de Jésus. D’abord, des cultures plus anciennes considéraient déjà la croix latine comme un symbole religieux et protecteur, en Inde, chez certaines tribus indiennes d’Amérique, etc.
Ensuite, les chrétiens ne l’ont pas adoptée d’emblée, car ils ne voulaient pas attirer l’attention et les persécutions sur eux. Au début, ils utilisaient plutôt le poisson, et leurs détracteurs se servaient probablement de la croix pour les moquer. Un graffiti célèbre montre un chrétien en train d’adorer un homme crucifié surmonté d’une tête d’âne, avec la mention « Alexamenos
adore son dieu » !

Finalement, c’est surtout après la conversion de l’empereur Constantin, au IVème siècle, que la croix est devenue le symbole chrétien par excellence.

Le problème, c’est que ce symbole s’est chargé, avec le temps, de significations pas toujours souhaitables, et que des dérives parfois idolâtres se sont produites et se produisent encore.

Signification de la mort de Jésus-Christ

Au moyen-âge

Il y a ceux qui croient – à la suite d’Anselme de Canterbury, un peu avant l’an 1100 – que le Christ a souffert sur la croix la punition méritée par nos péchés, et que cette « expiation » a apaisé la colère de Dieu.

Cette théorie s’est développée au moyen-âge, où la société avait une structure hiérarchisée et pyramidale : le peuple tout en bas, puis barons, comtes, princes, évêques, le roi, avec Dieu tout en haut.
Époque d’orgueil, où ceux qui avaient du pouvoir sentaient leur colère s’élever contre les « offenses » des inférieurs. Un roi était plus facilement offensé qu’un comte ou qu’un baron. Il fallait
« payer », « racheter sa faute », un peu comme une rançon.

Anselme a présenté ainsi la mort de Jésus. A l’époque on comprenait très bien.

Aujourd’hui

Aujourd’hui non : aucun juge n’accepterait de condamner un innocent pour racheter un coupable. D’ailleurs on a supprimé la peine de mort, et Dieu n’est tout de même pas plus sanguinaire que les hommes !

Ce qu’a fait Jésus, dont nous lui sommes reconnaissants, c’est qu’il a combattu, au nom de Dieu, l’intégrisme des pharisiens de son époque, qui enseignaient trop souvent que Dieu nous approuve quand on respecte à la lettre les « commandements » rituels de la Loi : circoncision, règles alimentaires, prières, sabbat, etc.

Ce n’est pas la croix qui nous libère mais son ministère

Jésus nous a fait connaître un Dieu qui attache toute l’importance à la compassion et la fraternité entre les hommes, et non à ces règles dont on peut se libérer. Il est allé jusqu’à la mort dans cette lutte terrible.

Ce n’est donc pas la croix de Jésus qui nous libère mais son ministère. Pourtant, s’il avait cédé aux pharisiens en voyant que les choses tournaient mal pour lui, s’il avait abandonné sa réforme « chrétienne », nous serions encore aujourd’hui prisonniers de ces règles « religieuses », qui nous détourneraient de l’essentiel : une religion de fraternité et d’humanisme.

Cette conception – selon laquelle Dieu a envoyé son fils dans le projet d’être tué pour racheter les fautes des humains – est souvent enseignée et prêchée, mais rien de ce qui figure dans les évangiles ne permet de valider une telle croyance.

(1) L’évangile selon Marc ne parle pas explicitement de la résurrection du Christ, mais dit que, le matin du dimanche suivant la crucifixion, le tombeau était vide.

2 réflexions sur “La piété sanguinolente”

  1. Bonjour Gilles. « Rien de ce qui figure dans les évangiles ne permet de valider la croyance que « Dieu a envoyé son fils dans le projet d’être tué pour racheter les fautes des humains « .Oui, quoique certaines images évoquent le rachat des fautes , même s’il n’est pas dit que Dieu ait voulu cela. Mc 10,45 : « Le Fils de l’homme est venu donner sa vie en rançon pour la multitude (=Mt 20,28) ».
    Mc 14,24 : « Ceci est mon sang de l’alliance versé pour la multitude ( = Mt 26,28 : Lc 22,19 ).
    Mais dans les lettres de Paul,qui sont antérieures aux évangiles, il me semble, maints passages hélas, vont dans ce sens:
    Rm 4,25 : « [Jésus notre Seigneur) qui fut livré à cause de nos fautes et ressuscité à cause de notre justification ».(La formule passive, traditionnellement, marque bien l’action de Dieu !)
    Et surtout: Rm 8,32 :« Lui [Dieu] qui n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous tous».
    Bon, je sais bien qu’il y a d’autres passages qui indiquent la liberté de Jésus et n’impliquent pas directement Dieu. Mais il y a quand même l’idée d’offrande en sacrifice d’expiation Par exemple:
    Ep 5,2 : « Le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous, en offrande et victime » .
    1 Co 15,3 : « Christ est mort pour nos péchés selon les Ecritures ».
    Et ne parlons même pas de l’épitre de Pierre:
    1 P 2,21-24 : « Christ a souffert pour vous… il a porté nos péchés dans son corps sur le bois afin que, morts à nos péchés, nous vivions pour la justice ».
    Il n’y a pas de véritable distinction entre « mort pour nous » et « mort pour nos péchés . Et voilà comment s’est édifiée la doctrine néotestamentaire de la « rédemption » . Maintenant pourquoi les églises ont-elles retenu cette doctrine? je ne suis pas « spécialiste » je m’en tiendrai là! Cela dit, il me semble que ce qui est central c’est l’enseignement de Jésus , qui met l’action sur l’ouverture, l’accueil, le soin, le pardon, bref l’amour du prochain. Et cela se trouvait déjà dans le Lévitique…

  2. (Suite !) En effet pour aimer Dieu et son prochain, point n’est besoin d’être chrétien, et pour aimer son prochain sans parler de Dieu, l’humanisme athée peut suffire. Reste toutefois que l’image du Christ en croix (qui n’est pas propre au catholicisme) est une image qui, il me semble, parle aussi à l’humanisme athée, lequel peut voir en celle-ci l’humanité souffrante. De même l’image du « Christ aux liens », « Ecce homo » voici l’homme, tout l’homme. Quel que nous soyons, nous traversons tout au long de notre vie maintes souffrances, ou bien nous les voyons traversées par d’autres. Il n’y a pas de vie sans souffrance , ce n’est pas un scoop. L’image du Christ en croix, aujourd’hui encore, peut nous rappeler qu’ avant de vivre la Résurrection il y a à traverser la Passion , jusqu’à la mort.. D’accord c’est de l’ordre du mythe . Mais la croyance en ce mythe, la croyance au duo mort/résurrection que met en scène le christianisme est des plus structurante , peut-être parce qu’elle correspond à une réalité que chacun peut éprouver, expérimenter; même s’il ne la formule d’une autre façon ou pas du tout ! C’est du moins ce qu’il me semble.

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