Jésus proclamant, Jésus proclamé

Peut-on parler de deux religions à propos de Jésus et de Paul ?

Ce que l’on appelle le christianisme fait référence, en principe, à Jésus de Nazareth, un homme dont le rayonnement a été considérable, et sur lequel une religion entière a été bâtie.

Mais ce christianisme a, en fait, deux voies – on pourrait dire aussi deux voix – distinctes. Celle de Paul et celle de Jésus.

Les textes

Paul

Pour Paul, il suffit de croire à la crucifixion et à la résurrection du Christ pour être sauvé. Le salut par la foi. Ici, on est loin de ce que l’homme de Nazareth a dit et fait. On croit en le Christ, mort pour nous racheter et ressuscité le troisième jour. C’est une sorte de théologie de la croix. Un après-Pâques, un appel à la conversion au Messie envoyé de Dieu. Et peu importe qui il était dans sa vie terrestre. On n’est pas loin de la source du « Credo », où l’on voit un Jésus-Christ qui nait de manière miraculeuse, qui meurt, qui ressuscite, qui viendra à la fin des temps pour nous juger. Rien d’autre.

Jésus

Que disent les évangiles ? Rappelons que le premier évangile a été écrit, par un auteur appelé Marc, une vingtaine d’années après les lettres de Paul. Paul, lui, écrivait vers 50-55.

Les évangiles montrent un Jésus bien différent de celui prêché par Paul. On le suit pas à pas, dans son ministère, dans ses paroles et dans ses actes, on fait connaissance avec sa famille. C’est faire de la théologie (exposer une conception de Dieu) en racontant une histoire ! Les deux évangiles suivants, Matthieu et Luc se sont inspirés de l’évangile de Marc. Ils font, en plus, état de phénomènes merveilleux, une naissance miraculeuse, une résurrection suivie de réapparitions. L’œuvre côtoie alors le mythe.

Deux religions pour le prix d’une

En fait, l’existence de deux visions de Jésus-Messie n’a rien de surprenant.

En milieu palestinien évoluaient, après la mort de Jésus, des histoires racontées par les disciples et les premiers convertis. Ces histoires parlaient de Jésus comme d’un prophète, prêchant un Dieu de bonté, d’amour du prochain, de « guérisons ». Il disait « lève-toi, ne reste pas paralysé et marche, ouvre les yeux et vois le monde qui t’entoure, … ». Jésus prêchait avec une radicalité presque violente : vends tous tes biens, donne l’argent aux pauvres et suis-moi.

Ces paroles pouvaient aisément être reçues par des cultivateurs ou des éleveurs pauvres de Palestine. Mais très difficilement par des habitants des villes d’Asie Mineure, plus instruits, plus riches. La conséquence se voit encore aujourd’hui : certains vont être plus enclins à se focaliser sur le mythe, sur le merveilleux, le mystère, pendant que d’autres vont davantage mettre l’accent sur une réflexion sur le sens de leur vie et une attitude positive envers le prochain.

Proclamant ou proclamé ?

Alors, pourquoi cette expression « Proclamant ou Proclamé » qu’on peut souvent lire dans les commentaires ? Et pourquoi ne pas dire plus couramment « Annonçant ou Annoncé » ?

Proclamant

Effectivement, si l’on s’attache au Jésus prêcheur, rabbi guérisseur, prophète nomade, on utilisera « Proclamant », ou « Annonçant ». Lisons le texte ci-après :

Jésus leur répond : « Allons ailleurs, dans les villages voisins. Là-bas aussi, je dois annoncer la Bonne Nouvelle. En effet, c’est pour cela que je suis venu (1). »

La bonne nouvelle que Jésus annonçait, elle se disait en grec εὐαγγέλιον, évangile. Elle prêchait que l’attachement aux rituels n’était pas essentiel dans une vie humaine et que seul comptait le soin que l’on prenait du prochain. Et au lieu de « prêchait », on pourrait dire « rappelait » car les textes juifs anciens, Thora, prophètes, Psaumes, le disaient déjà depuis longtemps :

Arrêtez de m’apporter des offrandes qui ne servent à rien !
La fumée, je l’ai en horreur.
Vous fêtez la nouvelle lune et le sabbat, vous organisez de grands rassemblements, et en même temps, vous commettez le mal.
Je ne peux plus supporter cela (2).

C’est ce que Jésus annonçait en parcourant la Palestine, et c’est ce Jésus-là qui m’intéresse.

Proclamé

Sous une autre facette, Jésus de Nazareth est considéré uniquement en tant que Christ, élu, messie divin. C’est le personnage décrit dans le « Symbole des Apôtres (3) », un credo rédigé au IVème siècle, une sorte de constitution ayant pour but de graver dans le marbre ce qu’il était bon de croire.

Dans ce texte, l’homme est décrit de façon exclusivement mystique et symbolique : conçu du Saint-Esprit, il a été crucifié, il est ressuscité et il est monté au ciel.

Paul

En fait, les prémisses de l’apparition d’un Jésus « proclamé » et non plus « proclamant » se trouvent dans les lettres de Paul. Car Paul ignore – délibérément ou non – la vie, les actes, les enseignements de Jésus : il ne veut connaître que le fait que Jésus a été crucifié et qu’il est ressuscité.

En plus, il utilise avec ambiguïté le terme « Seigneur » dont on se demande s’il désigne Dieu ou le Christ. Et enfin, pour Paul – qui insiste beaucoup là-dessus – la proclamation du Christ ressuscité doit être transmise par la voie de la prédication apostolique (j’allais dire « par la voie hiérarchique » !) :

[Les Livres Saints le disent] « Tous ceux qui feront appel au Seigneur seront sauvés. » Mais comment faire appel au Seigneur si on ne croit pas en lui ? Et comment croire au Seigneur si on n’a pas entendu parler de lui ? Comment entendre parler de lui si personne ne l’annonce ? Et comment l’annoncer si personne n’est envoyé pour cela ? (4)

Et bien sûr, c’est Paul lui-même qui a été désigné pour cette proclamation. Paul professe qu’il a été directement en rapport avec Dieu, il crée son propre évangile, et en plus il jette d’avance l’anathème sur toute autre annonce (5).

En résumé, pour Paul, Jésus sauve – non pas parce qu’il a guéri, parce qu’il a prêché, enseigné – mais simplement parce qu’il a été crucifié.

Les « pères de l’Église »

Après un foisonnement « philosophique » (dans les débuts du futur christianisme, IIème et IIIème siècles, on ne parlait pas encore de « théologie »), le relais des paroles de Paul a été pris par des auteurs, évêques, papes, ermites, tous pressés d’imposer leur vision de Dieu et du Christ. L’aboutissement de ces efforts est obtenu au IVème siècle, avec les différents conciles – dits « byzantins », mais se tenant à diverses places de la chrétienté.

Dans cette période, sous l’impulsion de quelques écrits, dont les plus célèbres sont, bien sûr, ceux d’Augustin, évêque d’Hippone, la religion « chrétienne » va se stabiliser, une doctrine va voir le jour et sera imposée petit à petit par les autorités religieuses et le pouvoir impérial.

Pauvre Jésus !

On voit ici se dessiner deux mondes, deux familles, deux Églises, pourrait-on dire : une Église chrétienne – c’est-à-dire disciple de Jésus le Christ – et une Église paulinienne. Cette dernière va se reconnaître dans les termes du Symbole des Apôtres, si proche de la pensée de Paul. Elle va aussi jeter l’anathème sur tous les courants qui s’en écarteraient.

D’un côté « aime Dieu de toutes tes forces », de l’autre « crois au Christ mort pour racheter nos péchés et ressuscité et tu seras sauvé ».

Ces deux postures sont légitimes, sans doute, mais bien des incompréhensions en résultent.

Pauvre Jésus !

(1) Marc 1 :38.

(2) Esaïe 1 :13

(3) voir aussi « Le credo, symbole des apôtres« 

(4) Romains 10 :13-15

(5) Galates 1 :8 Mais si quelqu’un vous annonçait un évangile différent de celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème !

5 réflexions sur “Jésus proclamant, Jésus proclamé”

  1. Je suis entièrement d’accord avec ce que tu écris sur l’Histoire des deux Jésus. Merci. La vérité avance je crois au point de vue de la réalité de Jésus.
    On pourrait aussi dire qu’il y a deux Dieu dans l’AT.
    Je trouve qu’à notre époque des gens commencent à y voir plus clair .. et je me réjouis. mais quel travail ( joyeux ! ) à faire…

    • Je ne connais pas la Bible par coeur et à fortiori l’Ancien Testament mais, tout de même, je suis interrogative devant ce membre de phrase : »…il y a deux Dieu dans l’AT. »
      Au demeurant, je suis totalement en résonance avec l’article de Gilles espère qu’un jour, ces vérités d’évidence, apparaîtront aux yeux de tous ceux qui se réfèrent à la religion chrétienne.
      Ça prendra peut-être, ou sans doute, beaucoup de temps, mais n’avons nous pas l’éternité devant nous ?

  2. J’avais suivi sur ARTE une série de 10 émissions sur l’origine du christianisme qui mettait en évidence l’impact de Paul sur la naissance du christianisme. Je retrouve ici la même analyse qui aboutit à dire que Jésus de Nazareth n’a pas créé une nouvelle religion mais qu’il a exhorté ses compatriotes à aimer son prochain sans figer sa religiosité dans des rites imposés par la prêtres.
    Merci pour cette analyse

  3. Les églises, quelles qu’elles soient, sont toutes des disciples de Paul. Rappelons que Paul n’a pas connu Jésus et a persécuté ses disciples. La seule véritable chose qui intéresse les églises est l’obéissance de leurs fidèles, ce mot revient systématiquement dans leurs présentations. Les églises évangéliques y ajoutent le mot « leadership », qui nous vient de l’entreprise et de la politique. Chassez les marchands du temple et ils reviennent au galop.

    Ceux qui veulent mettre Dieu au cœur de leur vie en suivant le chemin de vérité ouvert par Jésus sont donc condamnés à la solitude. D’une certaine façon, c’est logique : Jésus a lui aussi été seul du début à la fin. Les foules le suivaient en espérant des miracles, mais sans comprendre l’essence de ses enseignements, et ses disciples n’ont guère été plus éclairés.

    Jacques Ellul explique en outre fort bien dans « La subversion du christianisme » le caractère élitiste de la prédication de Jésus et l’impasse dans laquelle le christianisme institutionnel s’est trouvé engagé en devenant religion impériale.

  4. ok, chère Mi, pour Jésus « proclamant »! lui-seul m’interesse! mille tendresses de François et annie!

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