Celui qui suis

Dieu dit à Moïse : « JE SUIS CELUI QUI SUIS. Voici ce que tu diras aux Israélites : “JE SUIS m’a envoyé vers vous.” (1) »

Qui est Dieu ? Question aussi vieille que l’humanité, l’homme de Néandertal s’est probablement posé une question de ce genre. Depuis des siècles également, les églises ont voulu donner des réponses. Elles se sont essayées à des constructions plus ou moins ingénieuses, toujours d’une complexité injustifiée, souvent pleines de contradictions et d’incohérences La question reste : qui est Dieu ?

Au temps de Moïse, on peut imaginer que les Hébreux se posaient la question. Jusqu’alors, ils adoraient des idoles ou des représentations divines que l’on pouvait voir et toucher. Même Yahvé était « représenté » sous divers aspects, un taureau notamment (2).

Cette anxiété des hébreux, retransmise à Dieu par Moïse, a amené cette réponse (qui apporte plus de questions qu’elle n’en résout) : « Je suis celui qui suis ».

Les traductions

Voyant cette tournure étrange du texte hébreu, des traductions ont été proposées, qui semblaient plus correctes mais dont certaines étaient des contresens :

  • je serai qui je serai
  • je suis l’Être invariable
  • je suis qui je suis
  • je suis celui qui suit
  • je suis qui je serai
  • je suis ce que je suis
  • etc. on trouve de tout pour traduire ce passage.

Faisons un peu d’hébreu, pour voir ce que ça nous dit :

Le mot hébreu, qu’on traduit par « celui qui suis », est hayah. La racine peut signifier « être » (et donc « je suis ») mais, comme à l’habitude en hébreu ancien, cette racine peut donner plusieurs mots, notamment « rester » ou « durer ». D’ailleurs, la Bible du Rabbinat traduit ce mot hébreu par « l’Être invariable ».

On trouve aussi « provenir de » ou « accompagner » : « je suis celui qui accompagne ».

On a donc, sur la table, de nombreuses et très riches traductions possibles, idées, compréhensions différentes. Et toutes ces hypothèses concernent ce que l’auteur de l’Exode a voulu dire en écrivant « je suis ».

Pourquoi pas Yahvé ?

On est habitué, s’agissant des anciens écrits hébreux, à trouver Yahvé comme nom pour Dieu. Dans les textes, au lieu de ce nom, on trouve souvent ce qu’on appelle le tétragramme (quatre lettres) YHWH (3).

Si nous restons dans l’analyse des premiers livres de l’Ancien Testament, qu’on appelle le Pentateuque (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome), nous devons écarter le nom Yahvé, qui serait contradictoire avec le JE SUIS, expliqué ci-dessus. En effet, Jahvé est la troisième personne : Il est, c’est ainsi que l’homme parle de Dieu ; tandis que Dieu dit ici : Ehjé (ou hayah), Je suis, à la première personne, parce que c’est lui qui parle de lui-même.

Pour conclure

Quel nom, finalement ?

On a, à notre disposition, beaucoup de noms pour désigner Dieu. Le Coran en recense parait-il quatre-vingt-dix-neuf, mais déjà dans l’Exode, nous trouvons ceci :

Dieu dit encore à Moïse: Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël: L’Éternel, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’envoie vers vous. Voilà mon nom pour l’éternité, voilà mon nom de génération en génération.

Pourquoi tous ces noms, dans la Bible ? Dieu veut-il se désigner par là comme l’incompréhensible: Je suis qui je suis, pour dire : seul je me connais moi-même ? Ou comme l’être parfaitement libre: je serai tout ce qu’il me plaira d’être à chaque moment ?

Ici, chacun parlera de Dieu comme de son Dieu. Même quand on est résolument athée, on a des mots pour désigner celui-ci. La Nature, le Cosmos, le Grand Horloger, Le Premier Moteur, ou « Celui qui fait courir les crédules » … Chacun a sa propre image de Dieu.

Et le Nouveau Testament ?

Je me permettrai juste d’ajouter un commentaire à propos de certains textes du Nouveau Testament, notamment l’évangile selon Jean.

  • je suis le pain de vie
  • je suis la lumière du monde
  • je suis la porte des brebis
  • je suis le bon berger
  • je suis la résurrection et la vie
  • je suis le chemin, la vérité et la vie
  • je suis le vrai cep
  • avant qu’Abraham fut, je suis

La quasi-totalité de ceux qui ont lu, écouté, commenté, l’évangile de Jean, ont lu – et lisent encore – ces « je suis » comme une simple parole de Jésus, comme si Jésus se présentait lui-même. Pourtant, ce « je suis » fait tout naturellement penser à ce texte de l’Exode. Mais alors, le « avant qu’Abraham fut, je suis » représenterait une énigme, énigme que des générations de prédicateurs ont résolue en annonçant le nature divine de Jésus.

Laissons à chacun liberté de croire ce qui lui apporte la paix et la grâce.

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(1) Exode 3 :14

(2) Cette représentation devrait nous rappeler l’épisode dit « du veau d’or », que les hébreux avaient fabriqué, en or dit le texte bien que ce soit peu probable. Beaucoup, sans trop réfléchir, insistent sur le métal employé, en tant que symbole de richesse, de luxe, d’avidité. On peut au contraire penser qu’ils étaient désemparés par l’idée que Yahvé devait être accepté comme un dieu sans image palpable, et qu’ils ont voulu le concrétiser avec un taureau, symbole dont ils avaient l’habitude.

(3) Certains utilisent l’appellation Jéhovah, qui est simplement l’ajout au tétragramme YHWH les voyelles du mot « adonai », qui signifie « seigneur ».

3 réflexions sur “Celui qui suis”

  1. Dire « je suis celui qui suis » est une manière édulcorée de dire « ne cherche pas à comprendre, contente-toi d’obéir au prêtre ».
    Non seulement efficace pour impressionner des populations incultes, cette approche a en outre l’avantage d’empêcher toute incarnation concrète de la Parole dans nos vies.
    Or, pour peu qu’on mette ardemment ses neurones au travail, la Bible nous invite par ses questionnements à un voyage sans fin au cœur de notre humanité.
    Mais pour voyager, il faut des repères – on ne peut traverser les océans sans compas ni sextant, instruments qui permettent de savoir où l’on va à partir de repères fixes, étoiles ou pôles magnétiques.
    Il nous faut donc faire ce que les religions du livre refusent obstinément, donner une définition à Dieu. Ce refus permet à aux institutions de condamner et d’assassiner au nom d’un Dieu d’amour sans avoir de comptes à rendre, mais ne fait évidemment pas notre affaire de modestes chercheurs de vérité.
    La définition que j’utilise pour mon voyage est la suivante : Dieu est ce qui fait qu’à travers le temps et l’espace, des hommes et des femmes posent des choix spécifiques et congruents.
    On ne peut pas dire que cette définition soit particulièrement précise, je serais bien en peine de reconnaître un Dieu si j’en croisais un dans la rue. Et pourtant, lire la Bible – et particulièrement les évangiles – avec cette définition en tête est incroyablement fécond !

  2. De mon point de vue, ou, plus exactement, ce qui serait ma proposition, à partir de ce que je crois comprendre des textes et de ce que j’expérimente de moi-même, « Je suis » semble bien formuler ce qui constitue la racine première de ce que nous sommes : le mystère de l’existant, avec les lois qui en découlent. « Je suis » n’a pas d’explication : pourquoi les choses, dès la première poussière de matière, au tout premier instant, s’il existe, de son apparition, sont, existent-elles ? mystère… et pourtant elles sont (j’en fais d’ailleurs partie…)

    • Bien d’accord avec ce que vous dites. Pour ma part, je dis souvent « Dieu, c’est la meilleure partie de moi-même, c’est ce qui, en moi, me pousse à faire le bien ». Il me semble y avoir une cohérence dans la vision d’un Dieu tout-puissant et autoritaire, transcendant, et une autre cohérence dans celle d’un Dieu intérieur, immanent. Cela fait deux populations de « croyants », définitivement irréductibles l’une à l’autre. Merci de votre commentaire. Gilles

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